Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 novembre 2012

Au Théâtre des Gémeaux à Sceaux, reprise de Hedda Gabler dans une magnifique mise en scène de Thomas Ostermeier

"Schön"

Thomas Ostermeier a ses habitudes au Théâtre des Gémeaux à Sceaux. Après Othello en 2011, le metteur en scène allemand s'est déplacé avec ses comédiens pour une reprise de Hedda Gabler de Ibsen (mise en scène créée en 2005).  

Ibsen, c'est un peu l'auteur fétiche d'Ostermeier. Cet été, au festival d'Avignon, j'avais été éblouie par Un ennemi du peuple. Ostermeier réussit à merveille à transposer à notre époque ces histoires mettant en scène des foyers bourgeois du XIXe siècle. 

Thomas Ostermeier Hedda Gabler, les Gémeaux, SceauxKatharina Schüttler, Jörg Hartmann, Photo : Arno Declair

Hedda Gabler est une "material girl" avant l'heure : fille de bonne famille, elle vient d'épouser un jeune homme prometteur. Tesman devrait bientôt être nommé professeur. Sûr d'avoir ce poste, il s'est déjà endetté pour acheter une somptueuse maison, richement meublée, pour satisfaire son épouse. Pour s'assurer ce confort matériel,  Hedda a repoussé un autre prétendant, Lovborg, à la vie trop dissolue. De retour de son voyage de noces, elle découvre que Lovborg a aujourd'hui une vie rangée, qu'il s'est plongé dans la recherche - dans le même domaine que Tesman -  et qu'il vient de publier un ouvrage loué par tous. Et Lovborg pourrait même se voir attribuer le poste promis à Tesman. Cela s'appelle ne pas avoir misé sur le bon cheval. Hedda est alors prête à tout pour sauver la vie dont elle a rêvé...

La peur de la déchéance sociale : voilà l'élément central de la pièce, élément qui n'a guère évolué en un siècle. Dans son intérieur chic et design, Hedda est une héroïne totalement contemporaine, enfant gâtée, déjà blasée à peine mariée, desperate housewife en devenir.

La scénographie est magnifique : un plateau tournant nous permet de voir le décor sous plusieurs angles. Derrière le sofa, une immense baie vitrée sur laquelle la pluie ruisselle. Sur une autre face, un mur blanc où sont projetées des vidéos de l'extérieur, nous faisant découvrir le quartier bourgeois dans lequel la maison est située. C'est beau, très beau. La mise en scène est sobre : pas de sol recouvert d'eau comme pour Othello ni de jet de peinture comme pour Un ennemi du peuple, juste une direction d'acteur impeccable et quelques morceaux de musique pop soigneusement choisis et savamment dosés. Ostermeier nous prouve qu'il n'a besoin d'aucun artifice pour réussir une pièce. On ne l'en aime que davantage. 

Hedda Gabler de Henrik Ibsen, mise en scène Thomas Ostermeier / Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin. Avec Annedore Bauer, Lars Eidinger, Jörg Hartmann, Katharina Schüttler, Kay Bartholomäus Schulze, Lore Stefanek. Spectacle en allemand surtitré
Au Théâtre des Gémeaux à Sceaux (92) jusqu'au  25 novembre 2012. 

07 janvier 2012

Après Villeurbanne, l'excellent "Ruy Blas" de Schiaretti à Sceaux

" Devant moi tout un monde, un monde de lumière,
Comme ces paradis qu'en songe nous voyons,
S'entr'ouvre en m'inondant de vie et de rayons ! "

ruy blas,victor hugo,christian schiaretti,sceaux,les gémeaux,tnp,villeurbanne,robin renucci,jérôme kircher,roland monod,isabelle sadoyan,clara simpson,gilles fisseau,yves bressiant,philippe dusigne,claude kœner,romain ozanon,antoine besson,luc vernay,antoine lyes,vincent vespérant,nicolas gonzales,juliette rizoud,yasmina remil,olivier borle,clément morinière,julien tiphaine,damien gouyOn en avait dit beaucoup de bien et cela n'était pas usurpé : hier, au Théâtre des Gémeaux à Sceaux, je ne fus pas déçue. Et le reste de la salle non plus visiblement : de très longs applaudissements sont venus récompenser ce Ruy Blas, mis en scène par Christian Schiaretti.

Une pièce qui, rappelons-le, fut présentée à Villeurbanne  en novembre dernier, pour la réouverture du Théâtre National Populaire.

Au milieu d'un vaste espace, aux murs recouverts d'un patchwork d'azulejos  décrépis (peut-être pour figurer les fissures qui menacent le royaume d'Espagne ?), c'est une magnifique interprétation que nous ont proposée les comédiens. Une distribution alliant la troupe du TNP et celle des Trétaux de France.

En tête : Robin Renucci. Don Salluste machiavélique, tout de noir vétu, les traits sévères ... à vous glacer le sang dès son entrée en scène. Jérôme Kircher, lui, est un Don César malicieux et solaire. Aux côtés de ces deux comédiens expérimentés, Nicolas Gonzales et Juliette Rizoud illuminent la scène. Lui, formidable Ruy Blas, voix chargée d'émotion, déborde de talent. Elle, reine opressée par l'étiquette de la cour, nous laisse entrevoir le feu qui bouillonne en elle.

Oh! Comme on aimerait les voir l'un et l'autre briser les conventions ... mais dans ce décor froid et immense, la bienséance pèse sur leurs épaules. Fantastique scène finale où la Reine, découvrant que Ruy Blas n'est qu'un valet, ne s'approchera plus de lui. Et c'est de l'autre bout de la scène qu'elle assiste à son agonie, qu'elle lui dit au revoir avant de fuir, nous laissant, nous spectateurs, bouleversés.

Ruy Blas de Victor Hugo, mise en scène Christian Schiaretti. Avec Robin Renucci, Jérôme Kircher, Roland Monod, Isabelle Sadoyan, Clara Simpson, Gilles Fisseau, Yves Bressiant, Philippe Dusigne, Claude Kœner, Romain Ozanon, Antoine Besson, Luc Vernay, Antoine Lyes, Vincent Vespérant et la troupe du TNP : Nicolas Gonzales, Juliette Rizoud, Yasmina Remil, Olivier Borle, Clément Morinière, Julien Tiphaine, Damien Gouy. Au Théâtre des Gémeaux à Sceaux, jusqu'au 29 janvier 2012. Réservations au 01 46 61 36 67 .

03 décembre 2011

"Dommage qu'elle soit une putain" au Théâtre des Gémeaux (Sceaux) : quand Donnellan dépoussière le théâtre élisabéthain.

 "I would not change this minute for Elysium"

dommage qu'elle soit une putain,’tis pity she’s a whore,john ford,declan donnellan,suzanne burden,david collings,ryan ellsworth,jimmy fairhurst,jack gordon,nyasha hatendi,jack hawkins,lizzie hopley,peter moreton,david mumeni,laurence spellman,lydia wilson,théâtre des gémeaux,sceauxLe Théâtre des Gémeaux à Sceaux et sa directrice, Françoise Letellier, ont pour grande qualité leur audace : celle de nous proposer régulièrement des pièces en version originale sur-titrée. L'occasion de découvrir des metteurs en scène étrangers travaillant dans leur langue. Après le fabuleux Othello d'Ostermeier la saison dernière, voici Dommage qu'elle soit une putain de John Ford mis en scène par Declan Donnellan.

Dommage qu'elle soit une putain est une histoire d'amour impossible mais  beaucoup plus trash que Roméo et Juliette : ici pas de familles rivales pour la bonne raison que nos deux amoureux, Annabella et Giovanni, sont ... frère et soeur. Une histoire d'inceste qui finira dans un bain de sang. Beaucoup de metteurs en scène se sont déjà intéressés à cette pièce sulfureuse : Luchino Visconti en donna une version avec Romy Schneider et Alain Delon.

Le metteur en scène britannique Declan Donnellan, lui,  nous propose une version plutôt rock de cette pièce écrite au 17ème siècle (ne pas confondre John Ford l'auteur élisabéthain avec le réalisateur américain ). La scénographie, signée Nick Ormerod, est des plus modernes. L'ambiance est rougeoyante, comme si cela laissait déjà présager la fin sanglante de l'histoire.

Sur le plateau, une chambre d'ado avec affiches de films au mur - True Blood et Breakfast at Tiffany's - et CD en vrac au sol. Pendant que le public s'installe, la résidente des lieux, affalée sur son lit,  casque sur les oreilles et ordinateur portable négligemment posé près d'elle, semble s'ennuyer mortellement. Et puis elle se lève, se met à danser et tous les autres comédiens la rejoignent pour une chorégraphie ... Entrée en matière surprenante mais qui nous donne immédiatement le tempo.

La mise en scène de Donnellan est époustouflante. Dans ce lieu unique, il place l'ensemble des protagonistes et les laisse presque en permanence sur le plateau, spectateurs de la scène en cours et parfois acteurs muets. La scène où Soranzo , amoureux d'Annabella, dépeint la jeune fille d'une façon angélique, par exemple : en arrière plan, les autres comédiens la pare d'un voile et se presse à ses pieds, dressant sous nous yeux une image de Sainte-Vierge adulée. Plus loin dans l'histoire, lorsque Soranzo, finalement marié à Annabella, découvre la perversion de sa belle (qui plus est, engrossée par ce frère incestueux), c'est une vision des enfers qui se compose en fond de scène. Fascinant.

Ajoutez à cela une intrigue menée tambour battant. Les scènes se succèdent sur un rythme effreiné : la première réplique d'une scène venant parfois presque interrompre la dernière réplique de la scène précédente. Dit comme cela, ça peut paraître un peu étrange mais, croyez moi, cela fonctionne parfaitement. On a l'impression de tomber dans un abîme. La pièce, ainsi ramassée, ne dure plus qu'une heure quarante-cinq (plutôt court pour une pièce en 5 actes), laissant le spectateur un peu haletant, essoufflé par ce sprint mais n'ayant jamais relâché son attention.

Côté comédiens, rien à redire. Lydia Wilson est très touchante dans le rôle d'Annabella, Jack Gordon campe un Giovanni au charme latin et l'on partage la souffrance de Soranzo sous les traits de Jack Hawkins. Mais c'est à Suzanne Burden qu'il faut rendre hommage : dans le rôle d'Hippolita, maîtresse éconduite de Soranzo, la comédienne incarne une femme à poigne, caractère bien trempé, un rien effrayante et castratrice. Bravo !

Une pièce que l'on ne saurait que trop vous conseiller en vous disant : surtout ne vous laissez pas rebuter par les sur-titrages, cela serait bien dommage !!

Dommage qu'elle soit une putain (’Tis Pity She’s a Whore) de John Ford, mise en scène de Declan Donnellan. Avec Suzanne Burden, David Collings, Ryan Ellsworth, Jimmy Fairhurst, Jack Gordon, Nyasha Hatendi, Jack Hawkins, Lizzie Hopley, Peter Moreton, David Mumeni, Laurence Spellman, Lydia Wilson. Au Théâtre des Gémeaux à Sceaux, du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h, jusqu'au 18 décembre 2011. Réservations : 01 46 61 36 67 Durée : 1h45. En anglais avec sur-titrages en direct de Gilles Charmant.