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21 janvier 2014

Homme pour Homme de Bertolt Brecht / Clément Poirée / Théâtre de la Tempête

"La chose la plus certaine, c'est le doute."

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Photos : Julien Piffaut

Hier, je vous parlais de Corps étrangers, l'une des deux pièces actuellement à l'affiche au Théâtre de la Tempête. Évoquons à présent Homme pour Homme de Bertolt Brecht. A la mise en scène : Clément Poirée dont j'avais adoré le Beaucoup de bruit pour rien, sur cette même scène en 2011.

Galy Gay est docker. Parti de chez lui pour acheter du poisson, il tombe sur des mitrailleurs de l'armée coloniale britannique. La compagnie n'est pas au complet - le quatrième homme a été abandonné en fâcheuse posture - et ne peut se présenter ainsi devant le sergent lors de l'appel. Qu'importe : Galy Gay le remplacera. Les trois militaires entreprennent donc d'en faire un parfait soldat, sans que le malheureux docker n'ait véritablement son mot à dire. 

Pour nous raconter cette histoire, Clément Poirée a opté pour un décor d'usine. Une papeterie ou une imprimerie, semble-t-il, avec d'énormes rouleaux de papiers. Un décor qui n'a pas grand chose à voir avec l'intrigue mais dont les éléments permettront tour à tour de figurer un temple bouddhiste, une cantine militaire ou un wagon de train. 

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La mise en scène laisse une grande place au comique de geste. On retrouve sur les premières scènes une ambiance qui rappelle celle du cinéma muet. Les comédiens jouent à merveille ce registre, incarnant des personnages très stéréotypés : un bonze enjôleur mais très rusé (Patrick Paroux), la veuve Begbick, cantinière aux allures d'entraîneuse de saloon (Laure Calamy), le sergent (Eddie Chignara) tel le loup de Tex Avery devant les ogives de la tenancière ...

Le ton se fait plus grave sur la fin et le récit gagne en profondeur jusqu'à poser implicitement la question : les hommes sont-ils interchangeables ? Face à la pression le docker Galy Gay (Thibaut Corion) accepte d'endosser une autre identité car c'est toujours mieux que d'être fusillé... Avec son humour grinçant, Homme pour homme nous rappelle que la négation de l'individu commence toujours de façon insidieuse. 

Homme pour homme de Bertolt Brecht, mise en scène Clément Poirée. Avec Bruno Blairet, Laure Calamy, Thibaut Corrion, Eddie Chignara, Pierre Giafferi, Anthony Paliotti, Patrick Paroux, Benjamin Wangermée. Au Théâtre de la Tempête, jusqu'au 16 février 2014, du mardi au samedi à 20h, dimanche 16h. Réservations au 01 43 28 36 36. durée : 2h10.  

04 juin 2013

"Le Dindon" de Feydeau, mis en scène par Philippe Adrien : reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin

"On a pas idée d'un pareil charivari !"

Article mis à jour le 4 juin 2013 (version initiale du 17 septembre 2011)
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Florence Müller, Guillaume Marquet et Alix Poisson (photo : Antonia Bozzi)

Après avoir triomphé au Théâtre de la Tempête et en tournée, Le Dindon de Feydeau, mis en scène par Philippe Adrien, est à l'affiche du Théâtre de la Porte Saint-Martin. Passage du public au privé donc pour ce spectacle nommé quatre fois aux Molières en 2011.

Des portes qui claquent : c'est un grand classique. Mais des portes qui se déplacent sur scène et tournoient à vous en donner le vertige,  j'avoue : c'est surprenant (bravo à Jean Haas pour le décor). Dès la scène d'exposition le ton est donné : une femme fuit, un homme la poursuit  et tourne, tourne, tourne le manège .... Pas juste un gadget technique mais un vrai ressort de mise en scène pour symboliser ce charivari : on perd pied en même temps que les personnages.

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Vous vous en doutez, dans l'hôtel où se retrouvent fortuitement l'ensemble des protagonistes, tout ne se passe pas comme prévu. Un zeste d'accent anglais, une provinciale sourde, une fille aux moeurs légères et bien sûr quelques commissaires pour constater les adultères... autant d'ingrédients qui renforcent encore plus ce méli-mélo.

Voilà pour l'intrigue dans les grandes lignes. Pour le reste, j'aurais bien dit qu'il y a dans cette mise en scène "une précision d'horlogerie" mais comme, pour Philippe Adrien, "il n'y a rien de plus chiant qu'une montre", je vais m'abstenir et plutôt citer à nouveau le metteur en scène pour qui "mettre en scène consiste aussi bien à mettre en ordre qu'en désordre". Une bien belle confusion sur scène donc, mais une confusion millimétrée et parfaitement rythmée. Quelques libertés avec les didascalies originelles, toutefois, mais cela tombe plutôt juste : les corps disent ce que les mots nous cachent, par des postures plus que suggestives. Je reste cependant un peu plus réservée sur le haka incongru au milieu de la pièce (mais on peut aussi considérer que cela illustre assez bien le combat de coqs auquel se livrent les mâles dans cette intrigue !)

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Pierre-Alain Chapuis et Mila Savic
Photo précédente : Eddie Chignara et Alix Poisson (photo : Antonia Bozzi)

 

Côté interprétation : du grand art. Douze comédiens sur scène avec en tête Eddie Chignara (Pontagnac), Pierre-Alain Chapuis (Vatelin) et Guillaume Marquet (Rédillon), Molière du jeune talent masculin pour ce rôle (et on comprend pourquoi !). Mais ce sont les demoiselles qui, à mon sens, brillent le plus : Alix Poisson en Lucienne Vatelin et Mila Savic, campant une Maggy Soldignac folle à souhait !

Un spectacle des plus réussis, vous l'aurez compris, que l'on ne saurait que vivement vous conseiller. 

Le Dindon de Feydeau, mise en scène de Philippe Adrien. Avec Vladimir Ant, Pierre-Alain Chapuis, Eddie Chignara, Bernadette Le Saché, Pierre Lefebvre, Guillaume Marquet, Florence Müller , Patrick Paroux, Alix Poisson, Juliette Poissonnier, Mila Savic et Dominique Gould. Au Théâtre de la Tempête, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Réservation au 01 43 28 36 36.

NB : la distribution semble avoir été légèrement modifiée pour cette reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin. 

 

02 octobre 2012

"L'Enfant, drame rural" au Théâtre de la Tempête : une fable sombre et réaliste

 "Quand ça s'excite la race humaine 
ça devient pire que les bêtes 
Rien ne l'arraisonne"

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© Guillaume Lavie

Il est des histoires très sombres mais d'une immense beauté. L'Enfant, drame rural, présenté actuellement au Théâtre de la Tempête, en fait partie. Carole Thibaut, auteur du texte et metteuse en scène, y décrit l'histoire d'un petit village et d'un enfant trouvé. Un récit qui tient à la fois de la fable et du fait-divers hyper-réaliste.

La découverte de ce nouveau-né, c'est le détonnateur, le révélateur du mal latent qui touche cette communauté figée et repliée. Le bébé attire bien vite les suspicions car on l'a trouvé sur le pas de la porte de l'idiote du village. Et s'il était à elle cet enfant ? Et si c'était un des hommes du village qui lui avait fait un enfant à l'idiote ? Le nouvé-né passe de mains en mains, rejeté par tous, nous permettant au passage de pénétrer dans chaque foyer. Au coeur du discours de chacun : le qu'en dira-t-on, la bienséance. La morale voudrait, au contraire, qu'on sache accueillir et prendre soin de cet être fragile. Les mauvaises actions sont souvent punies - du moins au théâtre - et c'est le village entier qui va disparaitre.

La prouesse de Carole Thibaut tient dans sa fine observation des moeurs villageoises. On parle beaucoup, on sait ce qui est bien et ce qui ne l'est pas, on ne laisse pas une grande place à la différence. Les dialogues font mouche. Pas caricaturaux mais vraiment réalistes pour qui connait un peu cette ambiance de petit village.

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© Guillaume Lavie

Carole Thibaut s'est entourée d'une troupe de comédiens à la hauteur de cette  belle histoire. Sans tous les citer, soulignons la prestation de deux d'entre eux :  Eddie Chignara (que l'on pu voir dans des rôles plus comiques, notamment dans Le Didon de Philippe Adrien et Beaucoup de bruit pour rien de Clément Poirée) a la délicate tâche de faire le grand écart entre le maire du village, médecin et humaniste, et Gérard,  chasseur aux idées courtes et au final le salopard de cette intrigue. Fanny Santer, quant-à elle, est troublante dans le rôle de l'Idiote, tant dans son phrasé que dans sa gestuelle, sa façon de se craponner à l'enfant, de se balancer, de courir.  

La scénographie est au service de la noirceur du texte. Pas de décor "fixe". Les accessoires - tables, chaises, comptoir - sont apportés à chaque scène. On passe ainsi à de nombreuses reprises d'un lieu à un autre comme autant d'épisodes à ce drame. A chaque changement, l'obscurité se fait, instant de réflexion sur ce que nous venons de voir. Certains détails sont cependant génants. Pourquoi faire jouer les comédiens derrière ces résilles noires ? Ces voiles créent une distanciation : comme si eux, ce n'était pas nous, comme s'ils étaient des bêtes curieuses dans un zoo. Je pense au contraire que nous pourrions tous tomber dans de tels travers. Dommage aussi la sonorisation de certains passages et les micros qui chuintent. Effet voulu ou mauvais réglage ? On reste perplexe.

L'Enfant est tout de même au final un très beau spectacle. Un de ceux qui nous font réfléchir et analyser notre comportement, nos jugements sur autrui. 

L'Enfant, drame rural, texte et mise en scène Carole Thibaut. Avec Marion Barché, Thierry Bosc, Eddie Chignara, Sophie Daull, Emmanuelle Grangé, Donatien Guillot, Fanny Santer et Boris Terral. Au Théâtre de la Tempête - salle Copi, jusqu'au 27 octobre 2012, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30.

Le texte est publié aux Editions Lansman.