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05 juin 2011

"Trois hommes dans un salon" à la Comédie-Française

Le point de départ de cette pièce de théâtre (mais peut-on véritablement parler d'une pièce de théâtre?) est assez singulier : reconstituer sur scène une interview radiophonique. Une interview qui a véritablement eu lieu, et pas n'importe laquelle : en ce jour de janvier 1969, le jeune journaliste François-René Cristiani réussissait à regrouper autour de ses micros, Trois hommes dans un salon: Jacques Brel, Georges Brassens et Léo Ferré.

Pour reconstituer au mieux cette rencontre, Anne Kessler, qui assure la mise en scène, n'a pas cherché à jouer sur les ressemblances physiques des comédiens et on lui en sait gré ! Elle a en revanche parfaitement réussi sa distribution, s'appuyant sur la personnalité de chacun de ses interprêtes : Eric Ruf pour Brel, Grégory Gadebois en Brassens et Laurent Stocker en Ferré. Et dans le rôle du jeune journaliste dans ses petits souliers face à ces trois monstres sacrés, elle a eu recours à la fraîcheur de Stéphane Varupenne, jeune pensionnaire de la troupe.

Les dialogues sont la reproduction fidèle de cette interview. La scénographie est ingénieuse : la table autour de laquelle sont installés les quatre hommes est placée sur un disque noir qui tourne par moment et nous permet ainsi de voir en alternance les comédiens de face. Pendant une heure, les trois grands de la chanson française devisent sur tout et sur rien : l'influence de l'arrivée du micro-sillon sur leur art, leur premier cachet, l'écriture, l'émergence de Gainsbourg et des Beatles mais aussi l'anarchisme, Dieu et les femmes (avec quelques relents de misogynie propres à l'époque !).

Le contrat de départ est parfaitement rempli : on est vraiment avec eux, dans ce salon, au milieu des volutes de fumée.Et même si l'on n'est pas spécialement fans des trois artistes, on suit avec plaisir cette conversation aux répliques souvent drôles.

PS : l'enregistrement original de l'interview peut s'écouter en ligne, en quatre parties :
1ere partie
2eme partie
3eme partie
4eme partie

Trois hommes dans un salon, mise en scène d'Anne Kessler, avec Eric Ruf, Laurent Stocker, Grégory Gadebois et Stéphane Varupenne. Studio-Théâtre de la Comédie-Française jusqu'au 12 juin 2011. 

23 mai 2011

Agamemnon de Sénèque à la Comédie-Française

 "L'obscurité du Styx"

L'histoire est vieille comme le monde - du moins aussi vieille que notre civilisation : c'est celle des Atrides, une famille qu'on qualifierait aujourd'hui de dégénérée mais qui a inspiré des dizaines de dramaturges au fil des siècles. Pour son Agamemnon, Sénèque prend comme point de départ le retour du roi éponyme chez lui, à Mycène, après dix ans d'absence*. Dix années au cours desquelles sa femme, Clytemnestre, s'est consolée dans les bras d'Egisthe. Et comme nous sommes chez les Atrides, forcément, les scènes de ménage ne se soldent pas par des jets d'assiettes mais par des assassinats.

Que mon ton assez irrévérencieux ne vous trompe pas : cette histoire n'est pas du tout légère. De la vraie tragédie, très noire, très angoissante, sans même un élan amoureux pour apporter un peu de douceur. Tout n'est que douleur du début à la fin.
Douleur de Clytemnestre d'abord. Agamemenon ne revient pas seul : il a ramené de Troie une captive, Cassandre. Et à l'affront que lui fait son époux, il faut aussi ajouter l'infanticide qu'il a commis au moment du départ*. Elsa Lepoivre ne livre ainsi une reine toute en haine, magistrale dans la scène où elle laisse échapper son chagrin devant la Nourrice (Cécile Brune), révélant pleinement ses talents de tragédienne.
Douleur de Cassandre : la prophétesse captive a vu mourir tous les siens à Troie et elle sait déjà ce qui va advenir: la mort d'Agamemnon et la sienne. Cassandre, c'est Françoise Gillard. La comédienne, perchée sur des chaussures hallucinantes, joue à merveille la transe de la prophétesse, ses spasmes et ses déplacements arachnéens. On est bluffés par cette gestuelle parfaitement maitrisée, presque de la danse.
Douleur d'Electre enfin. Le rôle est assez court mais intense pour Julie Sicard, avec une scène où la comédienne, munie de deux marionnettes, nous fait le récit à trois voix de la fuite d'Oreste.
Trois femmes bouleversantes qui nous collent un noeud à l'estomac ...

Et la mise-en-scène du Canadien Denis Marleau renforce encore plus cela. Côté scénographie : un éclairage bleuté, très sombre ; des panneaux de feutres légèrement ajourés qui occultent une partie de la scène et se meuvent pour  laisser apparaitre les personnages ; un mur de scène imposant sur lequel apparaissent des faces de pierres (des masques mortuaires?) sur lesquelles viennent se projeter les visages des comédiens interprétant le Choeur. On y voit le poids du destin, de la prophétie, de la volonté des dieux. On retiendra aussi cette excellente idée pour débuter la pièce : le fantôme de Thyeste, père d'Egisthe, exhorte son fils à tuer Agamemnon. C'est la voix d'Hervé Pierre que l'on entend résonner, avec ses accents autoritaires et rocailleux, mais il n'y a personne sur scène. On lève alors les yeux, attirés par une lumière spectrale, pour se rendre compte que ce sont les Atlantes qui soutiennent les corbeilles qui s'adressent à nous grâce à la magie de la vidéo.

La pièce est assez courte (1h25 seulement) mais dense et on en ressort un peu K.O. On ne saurait donc trop vous conseiller d'aller boire un verre entre amis ensuite, pour éviter de s'endormir sur les derniers mots de Cassandre, terrifiants ...

*Petit rappel pour ceux qui auraient raté les "épisodes" précédents : Agamemenon était parti combattre les Troyens pour récupérer Hélène, la femme de son frère Menelas, enlevée par Pâris. Chef de l'expédition, Agamemenon a dû sacrifier sa fille Iphigénie aux dieux pour que le vent se lève et que les bateaux puissent partir. S'en suivirent dix années de guerre beaucoup trop longues à vous raconter ici. Donc si vous voulez connaître toute l'histoire au mieux, lisez L'Iliade, au pire, louez Troie en DVD.

Agamemnon de Sénèque, mise en scène de Denis Marleau avec Michel Favory, Cécile Brune, François Gillard, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Julie Sicard.
Jusqu'au 23 juillet, Salle Richelieu.

20 mai 2011

Mille francs de récompense de Victor Hugo à l'Odéon - Théâtre de l'Europe

"Paris est grand, Paris est bon ; je viens m'y perdre et m'y retrouver"

 Laurent Pelly, victor Hugo, theatre de l'odeon, mille francs de recompenseJ'avoue : de Victor Hugo dramaturge je connaissais Hernani, Ruy Blas, Angelo tyran de Padoue, Lucrèce Borgia... mais Mille francs de récompense, jusqu'à la semaine dernière, je n'en avais jamais entendu parler. Jusqu'à ce que je vois une affiche. C'est surtout le nom de Laurent Pelly à la mise en scène qui m'a donné envie d'y aller. Et c'est tant mieux car cette pièce est un petit joyaux.

L'histoire, c'est un peu celle des Misérables. Un récit à tiroir avec des situations qui s'entrecroisent et se recoupent. L'histoire débute dans une famille démunie devenue la proie des huissiers. Témoin de cela, un cambrioleur à qui la jeune fille de la maison, Cyprienne, a permis de traverser l'appartement pour s'enfuir par les toits. Le voleur, Glapieu, décide alors de faire une bonne action.  A mi-chemin entre Jean Valjean et Gavroche, il tente de rétablir une certaine forme de justice sociale face aux banquiers et aux bourgeois et devient, un peu malgré lui, le deus ex machina de l'intrigue. 

La pièce a été créée l'année dernière au Théâtre national de Toulouse que Laurent Pelly co-dirige. Le metteur en scène (dont on peut également voir en ce moment L'Opéra de quat'sous à la Comédie-française) et son équipe ont opté pour un décor assez épuré, laissant une grande place à l'imagination du spectateur : des armatures en fer dessinant tour à tour un appartement ou un tribunal et permettant à Glapieu de se transformer en passe-muraille pour venir nous interpeller. La distribution est irréprochable à mes yeux : Jérôme Huguet parvient à rendre Glapieu vraiment attachant, Emmanuel Daumas campe avec humour un fêtard devenu substitut du procureur contre son gré (avec une scène où, déguisé en chevalier, il vient en aide à la jeune fille éplorée tel Don Quichotte) mais surtout Christine Brücher et Emile Vaudou réussissent à jouer une mère et une fille au comble du désespoir sans tomber dans le pathos.

Car tel était le risque avec cette pièce, véritable mélodrame avec une happy end comme on en fait plus. Laurent Pelly évite avec brio de plonger dans le côté "gnangnan" et met superbement en valeur les longues tirades humanistes, permettant ainsi à Victor Hugo de nous interpeller par delà les années.

Mille francs de récompense de Victor Hugo, mise en scène de Laurent Pelly avec Vincent Bramoullé, Christine Brücher, Emmanuel Daumas, Rémi Gibier, Benjamin Hubert, Jérôme Huguet, Pascal Lambert, Eddy Letexier, Laurent Meininger, Jean-Benoît Terral, Émilie Vaudou et avec la participation de François Bombaglia. Au Théâtre de l’Odéon jusqu'au 5 juin 2011. Réservation :  01 44 85 40 40 ou www.theatre-odeon.eu