Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 mai 2011

"On ne badine pas avec l'amour" de Musset au Vieux Colombier

"C'est un diamant fin des pieds à la tête"

Hier soir, certains étaient rivés devant la finale de la Coupe de France, d'autres devant l'Eurovision, tous passionnés et pétris de stress... comme moi. Ni fan de foot, ni de concours de chant, j'avais hier soir un rendez-vous que j'attendais depuis fort longtemps. Alors comme pour les grands rendez-vous, j'ai eu une boule à l'estomac toute la journée : et si ce n'était pas aussi bien que je l'espérais, et si je me cassais une jambe ou un bras en y allant, et si, et si...

Ce rendez-vous, c'était avec Alfred de Musset et On ne badine pas avec l'amour à la Comédie-française. "Musset fait partie de mes amours d'adolescent. Je m'y suis attaché pour les mêmes raisons qui m'ont conduit à le rejeter par la suite, me méfiant toujours plus d'un romantisme caricatural. J'y suis revenu fasciné par la force de son écriture ..." avoue le metteur en scène Yves Beaunesne dans sa note d'intention. Badine fait aussi partie de mes amours d'adolescente mais je ne l'ai jamais rejeté. Ce qui tend peut-être à confirmer mon tempéremment de midinette, mais qu'importe.

Dès la première scène, tous mes doutes et mes craintes se sont envolés. Suliane Brahim, charmante Rosette, danse seule en faisant le ménage, enlacée dans ses propres bras, ornés de gants en caoutchouc rouges, comme dans ceux d'un amoureux imaginaire. La musique : This guy's in love de Herb Alpert and the Tijuana Brass, vieux tube des années 60 qui reviendra rythmer certains passages de la pièce. Le ton est donné : Yves Beaunesne a choisi de nous raconter l'histoire tragique de Camille et Perdican au milieu d'un décor et d'une ambiance années 60 (avec des robes tirant plutôt sur les années 50). La suite du spectacle viendra confirmer cette première impression : belle mise en scène, belle lumière, utilisation intéressante de la salle comme extension de la scène ... Yves Beaunesne a également eu la judicieuse idée de ne pas avoir recours au choeur de paysans, distribuant ses longues tirades tantôt à Rosette, tantôt au Baron ou à Maître Bridaine.

Mais n'oublions pas les comédiens, tous à leur meilleur : Pierre Vial et Christian Blanc jouent Bridaine et Blazius, plus préoccupés par leur lutte d'influence pour avoir la meilleur place à table que par le drame qui se noue sous leurs yeux. Leur vice prête à sourire comme cette scène où Blanc / Blazius fait au Baron (Roland Bertin) le récit aviné et confus de la querelle compromettante  qu'il a  aperçue dans le parc. Sous la coupe d'une Dame  Pluche austère à souhait (Danièle Lebrun a remplacé la regrettée Hélène Surgère qui devait initialement interpréter ce rôle), Julie-Marie Parmentier est parfaite en Camille, toute frêle et fragile à sa sortie du couvent mais capable de fureur et de force contre Perdican.

Et puis il y a Perdican / Loic Corbery ...
Par où commencer ? Comme d'habitude : agile comme un chat, il monte sur le billard, glisse en dessous, soulève Camille comme une plume, lui barre le chemin, virevolte sans perdre une seule seconde son émotion. Un peu coureur au début (et on se laisserait bien avoir ...), son personnage s'épaissit au fil de la pièce, niant la douleur de perdre Camille puis la laissant éclater. Arrive la célèbre scène 5 du deuxième acte. C'est le plus beau passage de la pièce (et peut-être du théâtre français ... mais je me laisse un peu emporter par ma passion pour cette oeuvre). Camille est seule sur scène. Où est Perdican ? Au fond de la salle, dans la pénombre, il répond à distance à l'interrogatoire de sa cousine qui se refuse à lui :

- Dites-moi, avez-vous eu des maîtresses ?
- Pourquoi cela ?
- Répondez-moi, je vous en prie, sans modestie et sans fatuité.
- J'en ai eu.
- Les avez-vous aimées ?
-De tout mon coeur.
Chaque réplique, chaque pas le ramène peu à peu auprès d'elle. Divin.

Voilà à présent les deux comédiens sur scène. Le dialogue - toujours aussi sublime - se poursuit. Puis Loic Corbery et Julie-Marie Parmentier, face à face, yeux dans les yeux, partage un silence interminable, la tension est palpable... (petit message au Monsieur qui a toussé à ce moment là : vous avez  suscité en moi une envie de meurtre !). LA réplique culte arrive alors (Tous les hommes sont menteurs...) et j'ai la gorge nouée, les yeux embués. Instant magique comme on aimerait en vivre à chaque fois que l'on va au théâtre.

Mon admiration pour ce comédien n'est pas un scoop. Alors si mon seul avis ne vous suffit pas à son sujet, allez faire un tour sur le blog d'Armelle Héliot : elle le compare carrément à James Dean !!!! Je n'irai pas jusque là (Corbery à mon sens est incomparable !) mais le  costume de Perdican lui sied à merveille, faisant de lui l'héritier de Gérard Philipe qui immortalisa ce rôle, son dernier au théâtre, en 1959. Alors, pour paraphraser Aragon, disons simplement : "Non, Perdican n'est pas mort !" 

 

Reprise saison 2011-2012 : Théâtre Ephémère du 9 mai au 17 juin.

19 avril 2011

"Un fil à la patte" de Feydeau à la Comédie-Française

"J'en appelle à la postérité"

Reprise saison 2011-2012 : Salle Richelieu du 2 décembre au 1er janvier puis au Théâtre Ephémère du 26 juin au 22 juillet.

Hier soir était le soir tant attendu où je suis enfin allée voir Un fil à la patte à la Comédie française, mis en scène par Jérôme Deschamps. La pièce se joue à guichet fermé jusqu'à la fin de la saison et, pour pouvoir acheter ces places, j'ai passé un temps fou, il y a plus de deux mois, à tenter de joindre la billetterie le jour de son ouverture. Ma récompense : six places obtenues de haute lutte. La pièce avait déjà fait un tel buzz que plusieurs de mes amis, pas forcément férus de théâtre, ont voulu venir aussi.

C'est donc en groupe, au lendemain du triomphe de la pièce aux Molières (3 récompenses) que nous sommes allés rire des problèmes de Bois d'Enghien (Hervé Pierre) et de son fil à la patte : sa maîtresse Lucette (Florence Viala), chanteuse de café-théâtre, dont il n'arrive à se défaire à quelques heures de son mariage... auquel sa belle-mère a convié  à chanter cette même Lucette. Et la situation devient encore plus cocasse lorsque l'on y rajoute un général sud-américain follement épris de Lucette et prêt à "touer" pour elle (Thierry Hancisse) et un clerc de notaire avec des velléités musicales (Christian Hecq)

Que dire sur la pièce que vous n'ayez  lu ailleurs ? Effectivement c'est génial. Bien joué, beau décor, beaux costumes. Et Christian Hecq, est un  Bouzin stupéfiant, au corps élastique (comment fait-il pour dévaler ainsi les escaliers ?) et à la figure de clown. N'oublions pas Thierry Hancisse qui campe un général à l'accent hilarant, source de nombreuses incompréhensions (on ne peut rester "squeptique" devant un tel "sandale"). On regrettera cependant l'absence hier soir sur scène de Guillaume Gallienne, lauréat du Molière du second rôle pour celui de Chenneviette. C'est Christian Gonon qui tenait ce rôle, ainsi que celui de Miss Betting, hier soir. Gallienne et son délicieux accent anglais en Miss Betting ... quelle frustration d'avoir manqué cela !

Le hasard veut que je vienne juste d'achever Passion théâtre*, un ouvrage où Micheline Boudet raconte ses souvenirs sur les planches. C'est elle qui tenait le rôle de Lucette en 1961 quand Jacques Charon a mis en scène la pièce à la Comédie française. Une distribution de rêve dont je vous laisse seuls juges  : Robert Hirsch (Bouzin), Jean Piat (Bois d'Enghien), Georges Descrières (le Général), Jean-Paul Roussillon (Jean), Jean-Laurent Cochet (Chenneviette), Jacques Charon (Fontanet), Denise Gence (Marceline), Catherine Samie (Nini Galant), Françoise Kanel (Miss Betting), Marthe Alycia (la Baronne), Paule Noelle (Viviane). La pièce fut un immense succés (vous pouvez en voir ici un extrait, tiré d'une captation de 1970 ; la captation intégrale est disponible dans un coffret dédié à Feydeau. Belle consolation si vous n'avez pas réussi à obtenir des places pour la version actuelle !). Voici ce qu'en dit Mademoiselle Boudet dans son livre de souvenirs :

"Chaque soir, plusieurs fauteuils sont cassés par certains spectateurs sautant de joie sur leurs sièges. Ce qui vaut un soir, à la sortie du spectacle, d'un couple habitué aux classiques du Français ce mot inattendu de la dame à son époux : On a bien du mal à garder son sérieux..."

Hier soir, nous eûmes effectivement bien du mal à garder notre sérieux ... mais à ma connaissance aucun fauteuil n'a été cassé!

* Passion théâtre de Micheline Boudet, éditions Robert Laffont.