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12 mai 2014

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand / Dominique Pitoiset / Odéon - Théâtre de l'Europe

"Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent, – n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure"

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Cyrano chez les fous : est-ce à dire que le comportement de chacun des personnages apparaîtrait aujourd'hui comme une névrose ? Le panache de Cyrano, le goût de Roxane pour les beaux mots d'amour sont, il est vrai, d'un autre âge... Nous voici donc dans la salle commune d'un asile. Eclairage au néon, fauteuil en sky, carrelage blanc... et des pensionnaires vêtus de survêtements, les cheveux souvent gras et hirsutes. Tout y est fort laid. Roxane a les jambes pleines de bleus et son comportement silencieux au premier acte - regard en coin et gestes provocants - nous fait froid dans le dos.

On résista pendant quelques minutes à cette transposition, se demandant à quoi rimait tout cela ... Jusqu'à la fameuse tirade du nez et le duel qui s'en suit ("à la fin de l'envoi je touche"entre Cyrano (Philippe Torreton) et Valvert (Nicolas Chupin). Le fer à repasser a remplacé l'épée mais l'interprétation sert au mieux le texte. On se plonge alors pleinement dans l'histoire, celle de ce héros plein d'esprit mais au physique disgracieux qui, par amour pour sa cousine Roxane, va prêter ses mots au beau mais stupide Christian dont Roxane est éprise.

Quelques passages frôlent même le sublime, habilement mis en valeur par la musique débitée par un juke box. On est ému lorsque Roxane découvre les lettres d'amour suspendues à de fils au dessus de la scène sur fond de Your song d'Elton John. Magnifique aussi la traditionnelle scène du balcon, au cours de laquelle Cyrano joue au souffleur dans la pénombre, et qui devient ici une conversation sur Skype. Cyrano masque la webcam et s'adresse directement à Roxane que nous voyons, nous public, sur écran géant.  L'émotion du dialogue se retrouve alors décuplée. Philippe Torreton, méconnaissable, incarne superbement le héros d'Edmond Rostand face à Maud Wyler et Patrice Costa, couple d'amoureux torturés. N'oublions pas aussi Daniel Martin qui insuffle à De Guiche un caractère comique inattendu. 

Tout cela aurait pu faire de ce Cyrano un spectacle parfait... n'eussent été les coupes appliquées au texte! Exit l'arrivée du religieux envoyé par De Guiche que Roxane détourne pour épouser Christian. Dès lors, pourquoi retenir De Guiche sur un faux prétexte ? Le récit des voyages lunaires - d'ailleurs réduit à la portion congrue - n'a alors plus de raisons d'être et l'on perd un des passages les plus drôles de la pièce. Ultime omission : Roxane débarque au siège d'Arras sans Ragueneau et sans victuaille. Quel dommage de nous priver de tout cela ! On a pour ainsi dire l'impression d'avoir dégusté un repas de Noël auquel on aurait retiré quelques uns des 13 desserts ... et pour une gourmande comme moi, c'est une énorme frustration !

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, mise en scène Dominique Pitoiset. Avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, Maud Wyler. A l'Odéon - Théâtre de l'Europe, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à  15h, jusqu'au 28 juin 2014. Réservations au 01 44 85 40 40. Durée : 2h40

04 mai 2014

Tempête sous un crâne d'après Victor Hugo / Jean Bellorini / Théâtre des Quartiers d'Ivry

  "La lumière naturelle était allumée en lui."

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Bien avant Paroles gelées, bien avant qu'il ne soit nommé directeur du Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, voici la pièce qui a révélé au grand public le metteur en scène Jean Bellorini : Tempête sous un crâne est reprise jusqu'au 28 mai 2014 au Théâtre des Quartiers d'Ivry. Un spectacle époustouflant par sa mise en scène et la qualité de ses interprètes. 

Tempête sous un crâne n'est rien de moins que l'adaptation à la scène des Misérables de Victor Hugo. L'histoire est magnifique, certes, mais la transposer au théâtre aurait pu tourner au carnage. Bellorini, allié à Camille de la Guillonnière pour l'adaptation, évite l'écueil de la réécriture et procède par ellipses. Les épisodes choisis sont présentés quasiment in-extenso, respectant ainsi la splendeur des mots et le lyrisme hugoliens. Pas de dialogues mais un récit où les descriptions alternent avec des passages plus incarnés.  Le texte, pourtant dru, est dit magnifiquement par les cinq comédiens.  Trois heures trente durant, on reste suspendus à leurs lèvres.

L'histoire, on la connait pourtant tous... celle de la rédemption du bagnard Jean Valjean. Touché par la grâce d'un évêque qui lui tend la main à sa libération, l'ancien forçat n'aura de cesse de faire le bien autour de lui tout le reste de sa vie, prenant sous son aile Fantine puis sa fille Cosette. Sur ces traces, l'inflexible inspecteur Javert incarne la dureté de cette époque : la bonté de Jean Valjean n'a pas de prise sur lui, un forçat reste un forçat et l'on ne peut racheter ses fautes. 

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La première partie du spectacle laisse ainsi une large part à l'introspection, aux questionnements intérieurs. La mise en scène reste sobre et se concentre autour de deux comédiens. Dans la seconde partie, où sont narrées les journées insurrectionnelles de juin 1832, les combats sur les barricades occupent une grande place. Un souffle épique souffle alors et la mise en scène se fait plus dynamique avec cinq comédiens. L'émotion est toujours là pourtant, plus que jamais même au moment de la mort d'Eponine Thénardier. 

N'oublions pas la partie musicale ! Deux musiciens, omniprésents, ponctuent le récit d'extraits musicaux et sonores mais aussi de chansons. Des poèmes d'Hugo mis en musique et accompagnés au piano, à la guitare électrique ou encore à l'accordéon. La batterie, elle, nous fait entendre le canon. Les mots manquent un peu pour qualifier cette adaptation. On trépigne par instant devant l'enthousiasme des révolutionnaires, on pleure à d'autres devant la beauté de cette histoire si merveilleusement racontée. Ne vous laissez pas rebuter par la durée du spectacle et foncez à Ivry !

Tempête sous un crâne, d'après Les Misérables de Victor Hugo, adaptation Jean Bellorini et Camille de la Guillonnière, mise en scène Jean Bellorini. Avec Mathieu Coblentz, Karyll Elgrichi, Camille de la Guillonnière, Clara Mayer, Céline Ottria, Marc Plas, Hugo Sablic. Au Théâtre des Quartiers d'Ivry, jusqu'au 25 mai 2014, à 19h du mardi au samedi, le dimanche à 15h. Réservations au 01 43 90 11 11. Durée : 3h30 + entracte

23 avril 2014

Le Legs de Marivaux / Marion Bierry / Théâtre de Poche Montparnasse

 "Vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable ;
mais d'autres le savent pour vous."

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Au Théâtre de Poche-Montparnasse, la comédienne et metteuse en scène Marion Bierry propose Le Legs, pièce en un acte de Marivaux à laquelle elle adjoint des sonnets de Ronsard, chantés sur des airs de Schubert. Un spectacle réjouissant, avec dans les rôles principaux Bernard Menez et Valérie Vogt

Pour qui a grandi dans les années 80, Bernard Menez se résume souvent - à tort - à son tube un brin kitsch Jolie poupée. C'est oublier un peu vite son parcours théâtral : une formation au CNSAD, un passage à la Comédie-Française dans les années 90 mais surtout une cinquantaine de pièces et une soixantaine de films. On avait entendu beaucoup de bien de son spectacle Le gros, la vache et le mainate il y a deux ans, sans avoir pu trouver le temps de voir cela. On le découvre donc avec plaisir sur scène dans ce rôle de Marquis empêtré entre amour et considération financière. 

Héritier de 600 000 francs, le Marquis doit, s'il veut disposer de la totalité de la somme, épouser Hortense (Marion Bierry). S'il refuse, il devra céder à la dame un tiers de ce legs. Or, le marquis n'a d'yeux que pour la Comtesse (Valérie Vogt) et Hortense est éprise du Chevalier (Gilles Vincent Kapps) ... mais aucun des deux ne veut renoncer à ces 200 000 francs et compte sur le refus de l'autre. La carte du tendre devient alors une partie de poker menteur où tous les coups de bluff sont permis.

Le texte de Marivaux est magnifique, plein de préciosités et de galanterie. L'art de la litote y est poussé à son paroxysme pour parler d'amour au risque pour ce Marquis pataud et cette Comtesse peu portée sur les déclarations de tomber dans l'incompréhension. Un dialogue de sourds auquel Lépine, valet du Marquis, et Lisette, la bonne de la Comtesse, mettront bon ordre.

Tout est fait pour nous mettre dans l'ambiance du siècle de Marivaux. Des costumes d'époque, un décor champêtre peint sur des toiles en fond de scène mais surtout des lumières chaudes qui, sur cette toute petite scène, nous donne l'impression d'un éclairage à la chandelle. Les chansons ponctuent parfaitement le texte de Marivaux et les belles voix de Sinan Bertrand (Lépine) et Estelle Andréa (Lisette) soutiennent celle des autres comédiens. Tout cela combiné fait de la pièce un délicieux moment.  On ne saurait donc que trop vous conseiller ce Legs !

Le Legs de Marivaux, sonnets, chansons de Ronsard, mise en scène de Marion Bierry. Avec Bernard Menez, Valérie Vogt, Marion Bierry ou Marie Réache, Gilles Vincent Kapps, Estelle Andrea, Sinan Bertrand. Au Théâtre de Poche Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h (Relâches exceptionnelles du 12 au 15 juin). Réservations au 01 45 44 50 21. Durée : 1h30 environ