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26 janvier 2016

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand / Dominique Pitoiset / Théâtre de la Porte-Saint-Martin

Transposer Cyrano de Bergerac dans un hôpital psychiatrique : c'est le pari audacieux du metteur en scène Dominique Pitoiset. Jouée au printemps 2014 à l'Odéon - Théâtre de l'Europe, la pièce est reprise à la Porte Saint-Martin, à partir du 2 février 2016.

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Je vous propose ci-dessous la critique que j'avais écrite alors. 

Cyrano chez les fous : est-ce à dire que le comportement de chacun des personnages apparaîtrait aujourd'hui comme une névrose ? Le panache de Cyrano, le goût de Roxane pour les beaux mots d'amour sont, il est vrai, d'un autre âge... Nous voici donc dans la salle commune d'un asile. Eclairage au néon, fauteuil en sky, carrelage blanc... et des pensionnaires vêtus de survêtements, les cheveux souvent gras et hirsutes. Tout y est fort laid. Roxane a les jambes pleines de bleus et son comportement silencieux au premier acte - regard en coin et gestes provocants - nous fait froid dans le dos.

On résista pendant quelques minutes à cette transposition, se demandant à quoi rimait tout cela ... Jusqu'à la fameuse tirade du nez et le duel qui s'en suit ("à la fin de l'envoi je touche"entre Cyrano (Philippe Torreton) et Valvert. Le fer à repasser a remplacé l'épée mais l'interprétation sert au mieux le texte. On se plonge alors pleinement dans l'histoire, celle de ce héros plein d'esprit mais au physique disgracieux qui, par amour pour sa cousine Roxane, va prêter ses mots au beau - mais stupide - Christian dont Roxane est éprise.

Quelques passages frôlent même le sublime, habilement mis en valeur par la musique débitée par un juke box. On est ému lorsque Roxane découvre les lettres d'amour suspendues à de fils au dessus de la scène sur fond de Your song d'Elton John. Magnifique aussi la traditionnelle scène du balcon, au cours de laquelle Cyrano joue au souffleur dans la pénombre, et qui devient ici une conversation sur Skype. Cyrano masque la webcam et s'adresse directement à Roxane que nous voyons, nous public, sur écran géant.  L'émotion du dialogue se retrouve alors décuplée. Philippe Torreton, méconnaissable, incarne superbement le héros d'Edmond Rostand. 

Tout cela aurait pu faire de ce Cyrano un spectacle parfait... n'eussent été les coupes appliquées au texte ! Exit l'arrivée du religieux envoyé par De Guiche que Roxane détourne pour épouser Christian. Dès lors, pourquoi retenir De Guiche sur un faux prétexte? Le récit des voyages lunaires - d'ailleurs réduit à la portion congrue - n'a alors plus de raisons d'être et l'on perd un des passages les plus drôles de la pièce. Ultime omission : Roxane débarque au siège d'Arras sans Ragueneau et sans victuaille. Quel dommage de nous priver de tout cela ! On a pour ainsi dire l'impression d'avoir dégusté un repas de Noël auquel on aurait retiré quelques uns des 13 desserts ... et pour une gourmande comme moi, c'est une énorme frustration !

Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, mise en scène Dominique Pitoiset. Avec Philippe Torreton, Hervé Briaux, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Tristan Robin Patrice Costa, Gilles Fisseau, Yveline Hamon, Jean-François Lapalus, Bruno Ouzeau, Julie-Anne Roth, Luc Tremblais, Martine Vandeville. Au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à partir du 2 février 2016,  du mardi au vendredi à 20h, samedi 20h30, dimanche 17h, relâche un mardi sur deux.
Réservations au 01 42 08 00 32.

18 novembre 2015

Eugénie de Côme de Bellescize / Théâtre du Rond-Point

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Les lecteurs de ce blog connaissent mon habitude de commencer mes billets par une citation de la pièce ... Les circonstances m'en empêchent : en sortant du théâtre ce soir-là, j' apprenais les événements tragiques qui avaient ensanglanté la capitale. L'émotion, le stress des minutes qui ont suivi m'ont fait oublier cette phrase mémorisée au cours du spectacle. Ils ont un peu aussi émoussé mes impressions de spectatrice devant cette - pourtant si magnifique - pièce de Côme de Bellescize : Eugénie, présentée au Théâtre du Rond-Point est une réussite de bout en bout. Texte, mise en scène et interprétation en font une création d'une qualité rare. 

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Photo : Antoine Melchior

Sarah (Eléonore Joncquez) et Sam (Jonathan Cohen) tentent désespérément d'avoir un enfant. Leurs échecs répétés les conduisent à faire appel à la médecine. Moment de plénitude que cette grossesse qui arrive enfin ... Jusqu'à ce qu'un examen révèle que l'enfant attendu pourrait naître handicapé. Sarah et Sam doivent alors prendre rapidement une décision. 

Ce cruel dilemme est traité sur le mode fantasmagorique : toutes les pensées du couple se retrouvent matérialisées sur scène, du dialogue de Sarah avec un premier embryon qui ne parvient pas à s'accrocher au procès intérieur que le couple s'inflige, imaginant par avance ce que sera la vie d'Eugénie, cette petite fille pas encore née mais déjà nommée. Les scènes extrêmement drôles - le couple tentant de procréer dans une arrière boutique (le moment opportun n'attend pas) tandis que Sam continue à renseigner un client ou encore Sam en prise avec un flacon en plastique en vue d'une insémination artificielle - alternent avec des dialogues bouleversants, confidences d'une femme en mal d'enfant.
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Photo : Antoine Melchior

Les quatre comédiens sont fabuleux ! Philippe Berodot et Estelle Meyer incarne tous les autres personnages autour de ce couple à la dérive : un médecin à la voix si rassurante mais aux propos qui le sont bien moins ou un inspecteur de police sirupeux, la mère de Sarah, féministe extrémiste et totalement centrée sur elle-même, ou la future Eugénie.

Côme de Bellescize livre un texte admirable. Il réussit le tour de force de révéler les tourments intérieurs de ce couple avec beaucoup de justesse. Les tergiversations et les états d'âmes de Sarah notamment sont criants de vérité, la trentenaire est coincée entre son envie de bébé, des employeurs qui présentent cette grossesse à venir et la mettent sur la touche, la pression d'une société qui impose sa norme, une mère au féminisme poussé à son paroxysme, la culpabilité de ne pas y arriver puis d'avoir "fabriqué" un enfant imparfait (la faute au téléphone portable dans sa poche ???). Enfanter est un sujet complexe mais Côme de Bellescize aborde les multiples facettes du problème sans jamais tomber dans la caricature. Bravo ! 

Eugénie, texte et mise en scène de Côme de Bellescize. Avec Philippe Bérodot, Jonathan Cohen, Eléonore Joncquez et Estelle Meyer. Au Théatre du Rond-Point, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h30, jusqu'au 13 décembre 2015. 

Puis en tournée
4 NOVEMBRE 2015 LE THÉÂTRE DE RUNGIS (94) – CRÉATION
6 NOVEMBRE 2015 THÉÂTRE PAUL ÉLUARD / CHOISY-LE-ROI (94)
26 ET 27 JANVIER 2016 THÉÂTRE DE L'EPHÉMÈRE / LE MANS (72)
29 ET 30 JANVIER 2016 THÉÂTRE GÉRARD PHILIPE / CHAMPIGNY-SUR-MARNE (94)
13 FÉVRIER 2016 ECAM / LE KREMLIN-BICÊTRE (94)
16 FÉVRIER 2016 THÉÂTRE JEAN VILAR / SURESNES (92)

13 novembre 2015

Benjamin Walter de Frédéric Sonntag / Théâtre de Vanves et tournée

"Vous googlerez Benjamin Walter !"

Après son intrigant George Kaplan, Frédéric Sonntag se lance sur la piste d'un personnage tout aussi mystérieux pour cette nouvelle pièce : Benjamin Walter est à découvrir jusqu'à demain, samedi 14 novembre, au Théâtre de Vanves puis en tournée.

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Mais qui est Benjamin Walter ? Un auteur trentenaire, dramaturge et parolier. Vous n'en avez jamais entendu parler ? Pourtant il semble bel et bien exister tant les détails apportés sur sa vie, sur son œuvre sont précis et circonstanciés ... Ce fameux Benjamin Walter s'est évanoui dans la nature, laissant ses proches sans nouvelles. Frédéric Sonntag entreprend de partir à sa recherche à travers l'Europe et décide de faire de son enquête un documentaire de théâtre. D'Helsinki à Bilbao en passant par Prague, Sonntag suit les traces laissés par Benjamin Walter tandis qu'à Paris, sa troupe commence à créer un spectacle sur la fuite de cet auteur à partir des éléments trouvés.

La mise en abîme est bien trouvée : créer un spectacle à partir de la création d'un spectacle sur un auteur imaginaire disparu alors qu'il s'était lancé sur la piste d'auteurs réels, en vrac : Brecht, Kafka, Baudelaire. On est troublé : les comédiens jouent leur propre rôle (et incarnent à tour de rôle celui de Frédéric Sonntag), la réalité se mêle à la fiction sans que l'on ne sache plus ce qui est vrai et ce qui est faux. Dans son enquête, Frédéric Sonntag interroge ceux qui ont croisé Benjamin Walter au travers de l'Europe. Leurs interviews projetées en vidéo et en langue originale renforcent l'impression de véracité, tout comme ces photos prises au long du périple.

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On retrouve aussi ce qui nous avait séduit dans George Kaplan : le don de Frédéric Sonntag pour restituer avec un grand réalisme les discussions au sein d'un groupe en train d'élaborer un projet. Comment les voix dissonantes se font entendre dans un collectif, comment des idées farfelues peuvent s'exprimer, comment naît et évolue la discussion. Cet aspect-là de son œuvre me fascine.

La construction de la pièce n'est pas sans rappeler celle du Porteur d'histoire ou du Cercle des illusionnistes d'Alexis Michalik : on est sur la piste de quelqu'un, lui même sur la piste de personnages historiques, les scènes sont comme des poupées gigognes. Mais là où Michalik faisait appel à des notions grand public, Sonntag cite des références extrêmement littéraires, Brecht et Kafka, nous le disions plus haut, mais aussi Deleuze, cité à tout va jusqu'à l'autodérision.

Cette quête mènera-t-elle quelque part ? Est-il au final important de retrouver Benjamin Walter ou bien s'agit-il simplement de se perdre soi-même sur sa piste pour mieux se retrouver ? On est pris comme dans un tourbillon. On perd même un peu pied, d'autant que le spectacle est très (trop ?) long ? L'effort demandé aux spectateurs pour suivre ce fil d'Ariane est important, tous ne pourront à mon avis pas s'y plier ... Benjamin Walter est ainsi une construction intellectuelle formidable, mais une pièce qui ravira plutôt un public averti.

Benjamin Walter, texte et mise en scène Frédéric Sonntag. Avec Simon Bellouard, Marc Berman, Amandine Dewasmes, Clovis Guerrin, Paul Levis, Lisa Sans, Jérémie Sonntag, Fleur Sulmont, Emmanuel Vérité. Jusqu'au 14 novembre 2015 au Théâtre de Vanves (92)

Puis en tournée :
Les 21 et 22 novembre 2015 : La Ferme du Buisson - Scène nationale de Marne-la-Vallée Noisiel (77)
Les 09 et 10 décembre 2015 : le Grand R - Scène nationale de la Roche-sur-Yon (85)
Le 12 janvier 2016 : Le Prisme - Saint-Quentin-en-Yvelines, Élancourt (78)
Le 15 janvier 2016 : Théâtre Paul Eluard - Scène conventionnée de Choisy-le-Roi - Scène conventionnée (94)