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23 mai 2011

Agamemnon de Sénèque à la Comédie-Française

 "L'obscurité du Styx"

L'histoire est vieille comme le monde - du moins aussi vieille que notre civilisation : c'est celle des Atrides, une famille qu'on qualifierait aujourd'hui de dégénérée mais qui a inspiré des dizaines de dramaturges au fil des siècles. Pour son Agamemnon, Sénèque prend comme point de départ le retour du roi éponyme chez lui, à Mycène, après dix ans d'absence*. Dix années au cours desquelles sa femme, Clytemnestre, s'est consolée dans les bras d'Egisthe. Et comme nous sommes chez les Atrides, forcément, les scènes de ménage ne se soldent pas par des jets d'assiettes mais par des assassinats.

Que mon ton assez irrévérencieux ne vous trompe pas : cette histoire n'est pas du tout légère. De la vraie tragédie, très noire, très angoissante, sans même un élan amoureux pour apporter un peu de douceur. Tout n'est que douleur du début à la fin.
Douleur de Clytemnestre d'abord. Agamemenon ne revient pas seul : il a ramené de Troie une captive, Cassandre. Et à l'affront que lui fait son époux, il faut aussi ajouter l'infanticide qu'il a commis au moment du départ*. Elsa Lepoivre ne livre ainsi une reine toute en haine, magistrale dans la scène où elle laisse échapper son chagrin devant la Nourrice (Cécile Brune), révélant pleinement ses talents de tragédienne.
Douleur de Cassandre : la prophétesse captive a vu mourir tous les siens à Troie et elle sait déjà ce qui va advenir: la mort d'Agamemnon et la sienne. Cassandre, c'est Françoise Gillard. La comédienne, perchée sur des chaussures hallucinantes, joue à merveille la transe de la prophétesse, ses spasmes et ses déplacements arachnéens. On est bluffés par cette gestuelle parfaitement maitrisée, presque de la danse.
Douleur d'Electre enfin. Le rôle est assez court mais intense pour Julie Sicard, avec une scène où la comédienne, munie de deux marionnettes, nous fait le récit à trois voix de la fuite d'Oreste.
Trois femmes bouleversantes qui nous collent un noeud à l'estomac ...

Et la mise-en-scène du Canadien Denis Marleau renforce encore plus cela. Côté scénographie : un éclairage bleuté, très sombre ; des panneaux de feutres légèrement ajourés qui occultent une partie de la scène et se meuvent pour  laisser apparaitre les personnages ; un mur de scène imposant sur lequel apparaissent des faces de pierres (des masques mortuaires?) sur lesquelles viennent se projeter les visages des comédiens interprétant le Choeur. On y voit le poids du destin, de la prophétie, de la volonté des dieux. On retiendra aussi cette excellente idée pour débuter la pièce : le fantôme de Thyeste, père d'Egisthe, exhorte son fils à tuer Agamemnon. C'est la voix d'Hervé Pierre que l'on entend résonner, avec ses accents autoritaires et rocailleux, mais il n'y a personne sur scène. On lève alors les yeux, attirés par une lumière spectrale, pour se rendre compte que ce sont les Atlantes qui soutiennent les corbeilles qui s'adressent à nous grâce à la magie de la vidéo.

La pièce est assez courte (1h25 seulement) mais dense et on en ressort un peu K.O. On ne saurait donc trop vous conseiller d'aller boire un verre entre amis ensuite, pour éviter de s'endormir sur les derniers mots de Cassandre, terrifiants ...

*Petit rappel pour ceux qui auraient raté les "épisodes" précédents : Agamemenon était parti combattre les Troyens pour récupérer Hélène, la femme de son frère Menelas, enlevée par Pâris. Chef de l'expédition, Agamemenon a dû sacrifier sa fille Iphigénie aux dieux pour que le vent se lève et que les bateaux puissent partir. S'en suivirent dix années de guerre beaucoup trop longues à vous raconter ici. Donc si vous voulez connaître toute l'histoire au mieux, lisez L'Iliade, au pire, louez Troie en DVD.

Agamemnon de Sénèque, mise en scène de Denis Marleau avec Michel Favory, Cécile Brune, François Gillard, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Julie Sicard.
Jusqu'au 23 juillet, Salle Richelieu.

Commentaires

Et voilà, encore une pièce que j'aimerais beaucoup aller voir... Et la mise en scène a l'air très intéressante.

Écrit par : Minyu | 24 mai 2011

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