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22 juin 2015

Le Bourgeois gentilhomme de Molière / Denis Podalydès / Théâtre des Bouffes du Nord (reprise)

"Tenez, Monsieur, battez-moi plutôt,
et me laisser rire de tout mon soûl,
cela me fera plus de bien."

C'est une reprise que l'on ne saurait que trop vous conseiller : au Théâtre de Bouffes du Nord, Le Bourgeois Gentilhomme est à l'affiche un mois durant, dans la belle mise en scène de Denis Podalydès (créée en 2012, date à laquelle nous avons découvert ce spectacle). Pour l'occasion, le sociétaire de la Comédie-Française s'est entouré de ses deux acolytes : Eric Ruf pour la scénographie et Christian Lacroix pour les costumes. 

Pour narrer cette histoire du bourgeois qui se veut faire plus cultivé et raffiné que les nobles, Denis Podalydès a choisi de situer l'intrigue dans une échoppe de tissus. Une façon de ramener M. Jourdain à sa condition - un fils de marchand de draps, un boutiquier - quelque soit le rang auquel il aspire. Et pour mieux marquer l'incongruité de ces aspirations, le metteur en scène s'appuie sur un décalage entre la tenue extravagante de M. Jourdain (Pascal Rénéric) et une certaine normalité incarnée par les autres personnages.

L'ensemble des comédiens de la distribution porte avec talent la pièce de Molière. Particulièrement les plus jeunes comédiens : Manon Combes dans le rôle de Nicole, et Julien Campani, dans celui de Dorante, sont remarquables. Il faut voir cette Nicole prise d'un fou rire devant l'accoutrement de Monsieur Jourdain. Cléonte alias Thibault Vinçon brille lui aussi. Quelle jolie scène que celle où Nicole et Lucile (Leslie Menu) tentent de convaincre Cléonte et Covielle (Alexandre Steiger)de la constance de leurs sentiments (Acte III, scène 10). Des fragments de la scène sont repris sur des tons différents, comme une ritournelle, et les quatre comédiens se lancent dans une sorte de quadrille réglé avec finesse. Quelle belle idée !

La pièce est représentée dans son intégralité, y compris les ballets de Lully. Danseurs, musiciens et chanteurs lyriques complètent donc la distribution, ajoutant à ce texte, souvent joué, son faste d'origine. Un spectacle réjouissant pour consoler ceux qui restent à Paris en ce début d'été.

Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet de Molière, sur une musique de Lully, mise en scène Denis Podalydès. Avec Emeline Bayart, Manon Combes ou Elodie Huber, Bénédicte Guilbert, Julien Campani, Francis Leplay, Hermann Marchand, Leslie Menu, Nicolas Orlando, Laurent Podalydès, Pascal Rénéric, Léo Reynaud, Alexandre Steiger, Thibault Vinçon.
Au Théâtre des Bouffes du Nord, du 26 juin au 26 juillet 2015, du mardi au samedi à 20h, les samedis à 16h. Durée 3h avec entracte.  Réservations : 01 46 07 34 50

18 juin 2015

Gustave de Arnaud Bedouet / Jacques Weber / Théâtre de l'Atelier

"Galactique !"

Au Théâtre de l'Atelier, Jacques Weber reprend Gustave, un long monologue tiré de la correspondance de Flaubert. Le comédien se glisse avec brio dans la peau de l'écrivain du XIXe siècle. De quoi conclure en beauté cette saison théâtrale. 

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Photo : Kim Weber

C'est un court instant de la vie de Gustave Flaubert que cette pièce nous fait entrevoir. L'écrivain est chez lui par une nuit d'orage. La lecture d'une lettre de sa maitresse lui rend le sommeil impossible : la dame lui reproche son goût pour les "filles" - comprenez les prostituées - et son refus de vivre à Paris. Des remontrances qui font sortir Flaubert de ses gonds. Face à Eugène (Philippe Dupond), serviteur peu loquace, il se lance alors dans une diatribe où tout le monde en prend pour son grade : les femmes, les bourgeois, les écrivains de son temps - Lamartine, cet "esprit eunuque", et Musset en tête - l'Académie Française et les politiciens.

Le texte est mordant et l'on rit de tant d'impertinences. Il faut entendre Flaubert/Weber décortiquer un poème jusqu'à le rendre plat et sans intérêt, conspuer les gens de son époque, donner sa vision de l'art, parler des plaisirs de la chair en des termes impudiques. Il y a dans ce personnage, quelque chose de gargantuesque, de "plus grand que la vie" comme disent les anglo-saxons. 

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Photo : Kim Weber

La gouaille, le verbe haut, la capacité à s'emporter de façon tonitruante, le côté grivois : Jacques Weber à toutes les qualités pour ce rôle. On croirait le costume taillé sur mesure pour lui. Un fois de plus, il nous démontre qu'il est un immense acteur et ravive en nous un profond regret : ne pas l'avoir vu incarner Cyrano ! Ce Gustave nous console (un peu) de cela et nous garantit en tout cas une belle soirée théâtrale. 

Gustave de Arnaud Bedouet, d'après la correspondance de Gustave Flaubert, mise en scène Christine Weber. Avec Jacques Weber et Philippe Dupont. Au Théâtre de l'Atelier, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h30 (pas de représentation le 21 juin 2015), jusqu'au 23 août 2015. Réservations au 01 46 06 49 24. Durée : 1h30

11 juin 2015

Journal de ma nouvelle oreille de Isabelle Fruchart / Zabou Breitman / Théâtre du Rond-Point

"Pénétrée par les oreilles"

Raconter sa vie sur scène c'est bien si l'on a réellement des choses à dire et si on les dit bien (et ce n'est malheureusement pas souvent le cas !). Ces deux conditions sine qua none sont parfaitement réunies dans le spectacle Journal de ma nouvelle oreille, écrit et joué par Isabelle Fruchart en collaboration avec  de Zabou Breitman qui signe tout à la fois  l'adaptation, la mise en scène et la scénographie. A découvrir absolument au Théâtre du Rond-Point.

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L'expérience vécue par Isabelle et racontée ici est fascinante. A 14 ans, elle a perdu 70% de son audition. Dans son entourage, personne ne s'en rend vraiment compte : si elle n'entend pas, c'est qu'elle est peu attentive, distraite ... Ce n'est qu'à 26 ans que la jeune femme, comédienne, fera un audiogramme et découvrira l'ampleur de son mal. Pourtant, elle refusera pendant des années de s'appareiller, craignant avoue-t-elle de perdre le peu d'audition qui lui reste . A 37 ans, lasse, elle cède finalement. Commence alors une longue adaptation à ses prothèses auditives. C'est cette période qu'elle nous raconte, seule en scène.

Une adaptation qui durera neuf mois : la durée est symbolique, comme une gestation avant une renaissance. Neuf mois entre émerveillements et difficultés. Isabelle réapprend littéralement à entendre, redécouvre sa propre voix,  perçoit pour la première fois les chuchotis de sa nièce ... Les embûches parsèment aussi ce long chemin : le bruit de la rue est parfois insupportable et la frustration la saisit à maintes reprises. On découvre entre les lignes ce que fut le quotidien de la comédienne avant : la tarte qui brûle dans le four dont elle n'entend pas la minuterie, les invités qu'il faut guetter par le judas puisque la sonnette demeure imperceptible. Des "malentendus" souvent drôles, fâcheux quelquefois.

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Photo © Giovanni Cittadini Cesi

Avec son jeu empli de facéties et de malice, Isabelle Fruchart nous amuse et nous émeut en se racontant avec pudeur. On est complètement séduits. Zabou Breitman a su faire de ce récit une épopée pleine de fantaisie par son adaptation  et sa mise en scène. On redécouvre le plaisir simple d'entendre et les sons les plus anodins trouvent, en sortant de ce spectacle, un charme nouveau.

Journal de ma nouvelle oreille texte et interprétation Isabelle Fruchart, adapation, mise en scène et scénographie Zabou Breitman. Au Théâtre du Rond-Point, du mardi au samedi 20h30, le dimanche 15h30, jusqu'au 4 juillet 2015. Durée : 1h20. Réservations au 01 44 95 98 21.