20 novembre 2014

"Yvonne, Princesse de Bourgogne" de Witold Gombrowicz / Jacques Vincey / Théâtre 71 - Malakoff

"Je tuerai la molichonne."

Au Théâtre 71 à Malakoff, Jacques Vincey met en scène Yvonne, Princesse de Bourgogne. Une création déjantée autour d'une princesse falote dont l'apathie provoque la démence de la cour. Drôle et dérangeant à la fois ... 

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Photo : Pierre Grosbois

Dès la scène de présentation, on comprend que le culte du corps et de l'apparence règne à la cour. Au milieu d'un intérieur chic, le roi, la reine, le chambellan, les dames de compagnies, le prince et son acolyte, tous vêtus de blanc, s'adonnent au sport ou à la danse avec classe et élégance. Petit monde feutré où l'étiquette semble avoir une grande importance. L'on sent très vite pourtant le désœuvrement du Prince et sa vacuité, deux éléments qui vont le conduire à jeter, par jeu, son dévolu sur Yvonne, jeune fille sans charme.

Yvonne a la mollesse d'une guimauve, l'élégance d'un sac de pommes de terre et la conversation d'une carpe. Autant d'attraits qui la rendent antipathique aux yeux de tous et qui font d'elle le grattoir venant retirer le vernis de cette société. L'antipathie se transforme en haine féroce et tous ne songent bientôt qu'à éliminer l'intruse.

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Photo : Pierre Grosbois

Il y a beaucoup de cruauté dans cette tragi-comédie. Yvonne est un bouc-émissaire dont on rit au départ. Mais sa présence étrange va rapidement révéler les névroses et perversions les plus sombres de chacun. Tout sombre alors dans le chaos ... l'intérieur chic se retrouve dévasté au grès des crises de démence traversées par les membres de la famille royale. La jungle alentours, visible par de larges baies vitrées, envahit l'espace, symbole de la sauvagerie faisant irruption dans ce mode si codifié.

Beaucoup de rire donc, notamment grâce à la force du jeu des comédiens : Hélène Alexandridis est magistrale dans le rôle de la reine Marguerite, aux cotés d'Alain Fromager (le roi Ignace) et Thomas Gonzalez (le Prince Philippe). Leurs "pétages de plombs" respectifs leur offrent à chacun l'occasion de développer tout leur talent comique. Quant à Marie Rémond, loin d'être moche, elle parvient à donner à Yvonne une insipidité et un physique des plus ingrats. On en vient nous aussi à trouver cet être falot, au regard morne, des plus désagréables et à ne plus être émus par son sort. C'est perturbant, très perturbant ...

Yvonne, Princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz, mise en scène Jacques Vincey. Avec Hélène Alexandridis, Miglé Berekaité, Clément Bertonneau, Alain Fromager, Thomas Gonzalez, Delphine Meilland, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Marie Rémond, Brice Trinel et Jacques Verzier.
Au Théâtre 71 à Malakoff, mardi et vendredi à 20h30, mercredi, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 16h, jusqu'au 30 novembre 2014. Réservations au 01 55 48 91 00.
Durée : 2h15 sans entracte. 

En tournée :
Du 3 au 7 décembre 2014 au Théâtre National de Bordeaux.

12 novembre 2014

Troyennes de Kevin Keiss d'après Euripide / Laëtitia Guédon / Théâtre 13 Côté Seine

 "Nous ne serons pas d'obscures disparues
Nous ne disparaitrons pas."

Voilà une pièce que j'attendais avec impatience : au Théâtre 13 côté Seine, Laëtitia Guédon met en scène une adaptation des Troyennes d'Euripide. Un projet que j'ai eu la chance de suivre sur la longueur, depuis ma rencontre avec Laëtitia Guédon la saison dernière.

C'est au printemps dernier, au cours d'une interview, que la metteuse en scène, par ailleurs directrice du Festival au féminin, m'a parlé pour la première fois de cette pièce, des étoiles plein les yeux. Une création dans laquelle elle essayait d'intégrer  les collégiens d'Aubervilliers auprès desquels elle anime des ateliers. Ce travail avec les élèves, j'ai pu le suivre il y a quelques semaines pour un un reportage diffusé sur France 3 Ile-de-France. Ici, je m'attacherai plutôt a vous parler de la pièce elle même.

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Photo : © Alain Richard

L'adaptation d'abord, signée Kevin Keiss (également interprète du chœur et du Coryphée dans la pièce). Une traduction et une adaptation à la langue d'aujourd'hui qui font de ce texte quelque chose de parfaitement audible sans trop le simplifier. La poésie des mots, le caractère élégiaque de l'ensemble demeurent. En cela cette adaptation est fort bien réussie. On y retrouve la douleur de ces Troyennes, seules survivantes de la ville après la victoire des Grecs au bout de 10 ans de guerre. Hécube, Cassandre, Andromaque ... transformées en butin, elles attendent de connaitre leur funeste destin : de quel guerrier victorieux deviendront-elles chacune l'esclave ?

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Photo © Alain Richard

Elles ont le visage maculé de cendres, des vêtements en lambeaux. Autour d'elles, le plateau est presque nu - rien ne reste de leur cité - et l'obscurité règne. Tour à tour, elles s'expriment, invoquent les dieux, les maudissent ... La mise en scène se veut contemporaine - morceaux de beatbox compris - histoire de nous rappeler que ce texte vieux de presque 2500 ans est toujours d'actualité. Ces Troyennes, ce pourrait être vous, moi : des femmes arrachées à leur cité qui vivront l'exil et l'errance. L'histoire se répète à l'infini et l'on se surprend à faire un rapprochement avec les 200 lycéennes nigériannes enlevées par Boko Haram.

En cela, le message des ces Troyennes devient universel et intemporel. Leur sort, elles l'affrontent le front relevé. Loin d'être des victimes, ce sont des combattantes qui nous livrent en testament un message de résistance à la barbarie.  Et l'on ne peut qu'admettre qu'effectivement il y a une grande vitalité dans ce "chant de deuil". On ressort de ce spectacle touchés par la tragédie de ces femmes mais en même temps emplis d'espoir et de passion pour la vie.

Troyennes - Les morts se moquent des beaux enterrements de Kevin Keiss, d'après Euripide, mise en scène Laëtitia Guédon.  Avec Blade, Mounya Boudiaf, Kevin Keiss, Adrien Michaux, Pierre Mignard, Marie Payen, Valentine Vittoz et Lou Wenzel. Au Théâtre 13 côté Seine (Paris 13e),  mardi, jeudi et samedi à 19h30, mercredi et vendredi à 20h30, dimanche à 15h30, jusqu'au 14 décembre 2014.
1h45 sans entracte - à partir de 14 ans

23 octobre 2014

"Camille, Camille, Camille" de Sophie Jabès / Marie Montegani / Théâtre du Lucernaire

"Pourquoi me clouer au silence ?"

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Photo © D. Ceccato

C'est une plongée au cœur dans l'âme de Camille Claudel que nous proposent Sophie Jabès (pour le texte) et Marie Montagani (adaptation et mise en scène) au Lucernaire. Loin de se limiter à ce que l'on connait de la biographie de la sculptrice, les deux femmes nous livrent ses pensées les plus profondes dans un spectacle poignant intitulé Camille, Camille, Camille.

Les trois Camille du titre ne sont bien sûr qu'une seule et même personne, représentée aux trois âgés de sa vie, par trois comédiennes différentes présentes sur scène simultanément. Il y a d'abord Camille au seuil de sa mort (Clémentine Yelnik), vieillarde enfermée depuis trente ans. On la dit folle ? Ses souvenirs semblent de prime abord clairs. Il y ensuite Camille la quadragénaire (Nathalie Boutefeu), sur le point d'être internée. Une femme pleine d'amertume contre celui qui l'a laissée, Rodin. Un fiel qui la ronge, la pousse à détruire ses oeuvres, la fait sombrer. Et puis il y a Camille la pétillante, pleine de vie et de jeunesse (Vanessa Fonte), magnifique, sur le point de succomber aux avances de son maître. Trois instants clefs de la vie d'une femme. Trois instants qui nous font ressentir tous ses doutes, ses douleurs, ses questionnements intérieurs sur la difficile articulation entre sa passion pour la sculpture, son amour pour Rodin et le jugement de sa famille.

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Photo © D. Ceccato

Dans une demi-obscurité, les monologues se succèdent avant que les trois Camille ne dialoguent par delà le temps, par delà la raison, comme une expression de la schizophrénie du personnage. "Si jeunesse savait ..." dit l'adage. Alors Camille la vieillarde va tenter de mettre en garde la bouillonnante jeune fille : ne pas succomber à Rodin, fuir loin pour rester soi-même, ne pas se perdre, ne pas se faire voler son œuvre. Mais la vieillarde n'est pas dupe :  "je sais qu'on ne remonte pas le temps" conclut-elle, attendant la mort comme une délivrance.

Distribution parfaite : chacune des trois comédiennes se fond dans la peau du personnage à des âges différents. A fleur de peau, chacune à leur manière, elles insufflent la folie, la passion à ce texte déjà criant de douleur. Une introspection particulièrement réussie et un spectacle que l'on n'hésite pas à vous recommander.

Camille, Camille, Camille de Sophie Jabès, adaptation scénique et mise en scène Marie Montegani. Avec Vanessa Fonte, Nathalie Boutefeu, Clémentine Yelnik. Au Théâtre du Lucernaire, du mardi au samedi à 18h30, jusqu'au 22 novembre 2014 (relâche le 28 octobre). Durée : 1h.